Conférence « Lutte contre le terrorisme et prévention de la radicalisation violente »

Discours - Conférence « Lutte contre le terrorisme et prévention de la radicalisation violente »


Mesdames, Messieurs,

Nous sommes aujourd’hui, le 6 juin ; un jour qui sonne chez nous comme un symbole. Le symbole de la résistance qui se mue en libération ; le symbole de la reconquête de la liberté ; le début de la fin d’une période les plus noires de notre histoire et le prélude à une construction européenne qui allait enfin tirer durablement les leçons du passé et des sanglantes errances de notre continent.

Ce symbole, faut-il le dire, n’a rien perdu de sa force et de son pouvoir d’interpellation, bien au contraire même, face à des pensées et des actes qui rendent au combat pour la civilisation toute son acuité et toute son actualité.

Si vous le permettez, mon premier mot sera donc pour remercier l’Organisation internationale de la Francophonie, et particulièrement sa Secrétaire générale, pour cette invitation à m’exprimer sur un enjeu qui conditionne rien de moins que l’avenir de nos sociétés, je veux parler, bien sûr, de la lutte contre le terrorisme et le radicalisme violent.

J’évoque le passé et, à ce propos, je me souviens que, dès les années 1990, nous étions nombreux à juger naïf voire purement idéologique, le discours de ceux qui, comme l’économiste américain Francis Fukuyama, concluaient à la « fin de l’histoire » à la suite de l’effondrement du bloc soviétique.

Peu crédible sur le plan des principes, cette théorie ne devait pas tarder à être battue en brèche par les faits. Et ce fut hélas de la pire des façons car si les temps ont rappelé que la vie est par essence évolution, nos temps ont montré que cette évolution n’est pas nécessairement synonyme de progrès.

Et l’Histoire, qui continue d’avancer, dans des mouvements de fond qui dépassent sans doute la perception d’une existence, nous offre aujourd’hui le spectacle d’un monde en proie à de multiples facteurs de déstabilisation :

  • la montée en puissance des radicalismes violents avec son cortège d’actes barbares, de Paris à Bamako, en passant par Abidjan, Bruxelles, Tunis, Ouagadougou, Istanbul ou encore Ottawa ;
  • la mondialisation qui n’a pas produit l’humanisme planétaire espéré ;
  • la crise économique qui n’en finit plus, générant chômage et régression sociale et opposant les précaires entre eux ;
  • la montée en puissance des idées réactionnaires dans une opposition de plus en plus ouvertement déclarée aux idées des Lumières ;
  • la recrudescence du fait religieux avec son lot de dérives sectaires ;
  • et la multiplication des conflits générant drames et déplacements de populations.

Ces différents éléments s’imbriquent, s’entremêlent et s’entrechoquent, produisant un cocktail détonnant dont les conséquences sont, au-delà même des actes sanglants, une exaspération des frustrations, une résurgence des égoïsmes, une montée du racisme et de l’antisémitisme et une réduction des droits sociaux, qui nourrissent, à leur tour, de nouvelles frustrations.

Cela étant, pour les gouvernements comme pour les sociétés civiles, il ne peut être question de demeurer au niveau des constats.

Nos différents continents sont confrontés aujourd’hui à des défis majeurs qui imposent aux responsables politiques d’agir.

D’agir dans la contrainte de l’urgence mais aussi de prendre le temps nécessaire de la réflexion quant aux réponses structurelles à apporter.

La question est donc de savoir comment les États peuvent agir ? 

Autrement dit, face à ces forces destructrices, quelle réponse pouvons-nous et devons-nous construire ensemble ?

Je le dis sans ambages : nous n’avons pas le choix ! Il s’agit de prôner, de rendre possible et de rendre fécond, le « vivre ensemble », par-delà les failles du modèle que nous constatons aujourd’hui et par la promotion d’un socle de normes et valeurs que nous devons partager.

Nous devons aller en ce sens – à la fois positif et inévitable ‑, avec la conscience des difficultés à surmonter mais aussi avec confiance et optimisme.

L’Histoire nous a donné tant de fois l’occasion de désespérer de l’humanité, nous avons pourtant toujours trouvé la force de faire de ses enseignements douloureux, une source de progrès. Il doit en aller de même aujourd’hui.

Mesdames, Messieurs,

Parmi ces facteurs de déstabilisation, il en est un qui occupe aujourd’hui une position dramatiquement obsédante. C’est celui du terrorisme et du radicalisme violent.

Chaque attentat commis dans nos pays, dans nos villes, dans nos quartiers nous horrifie tous. Leur répétition et leur violence nous révoltent et nous interpellent au plus profond de notre être.

Tous ces actes, que ce soit à travers le meurtre ou la destruction du patrimoine commun, témoignent du même rejet du principe d’universalité.

Négation des libertés humaines les plus fondamentales, affirmation de la supériorité intrinsèque d’un groupe, négation de l’altérité… On retrouve dans ces actes dont tous s’accordent à dénoncer la barbarie, les mêmes comportements qu’au temps de la propagande et des exactions nazies. 

Aujourd’hui, notre vivre ensemble est remis en cause par une minorité de personnes qui, en se radicalisant, ébranlent nos valeurs démocratiques et les droits humains.

Et même si les succès militaires de la coalition anti‑Daech sont loin d’être négligeables et si la lutte contre Boko Arram ne faiblit en aucune manière, il serait coupablement naïf de croire, comme le souligne très justement l’islamologue Rachid Benzine : « que nous assistons au crépuscule de Daech. Car – je le cite toujours ‑ l'Etat Islamique n'est pas d'abord un territoire : c'est une idéologie. Et la principale conquête territoriale qu'il a déjà réussie, c'est la conquête du territoire des esprits de centaines de milliers, peut-être de millions de personnes à travers le monde ».

Ceci nous conduit directement à la manière d’appréhender efficacement ce phénomène pour y apporter les bonnes réponses. Je veux parler, bien sûr, de la prévention.

Le « tout sécuritaire » à lui seul ne suffira pas à endiguer le phénomène. La mutation d’Al Qaeda en Daech, malgré les moyens internationaux de surveillance et de répression l’illustre parfaitement. Or, prévenir, c’est s’assurer que les agents en contact avec d’éventuels publics cibles vulnérables réagissent de la manière la plus efficace possible grâce à une formation adéquate.

Pour prévenir ce phénomène, il faut également agir sur le long terme et travailler les différentes dimensions identitaires, socio-économiques et interculturelles qui sous-tendent le processus conduisant au basculement dans la radicalisation violente.

Cela passe, notamment, par un enseignement de qualité accessible à tous.

Faut-il le dire, la cohésion sociale, si durement mise à mal dans nos pays, constitue aussi un facteur déterminant.

Et, en l’occurrence, elle passe aussi par un dialogue de fond avec les représentants de la communauté musulmane afin d’assurer une meilleure intégration et formation de ses cadres et de soutenir le développement de cet islam d’Europe que nous appelons de nos vœux.

Enfin, et ce n’est malheureusement pas une découverte, il faut lutter contre les clichés et éviter les amalgames qui stigmatisent une partie précise de la population et polarisent encore davantage nos sociétés. Les sentiments de victimisation se nourrissent de ces traitements vécus comme injustes et humiliants, et qui forment un terreau de la radicalisation violente.

Mesdames, Messieurs,

Nous faisons donc face à un défi colossal, vital pour notre modèle de société et dont les dimensions sont planétaires. L’OIF, de par sa position et les principes qui la fondent, a donc un rôle important à jouer.

Face à la « poly-crise » que nous traversons ‑ pour reprendre la formule d’Edgar Morin qui souligne l’interconnexion de toutes les crises ‑ les structures internationales, telles que l’ONU, l’Otan ou l’Union européenne ont fait la démonstration de leur faiblesse.

Elles n’ont plus la capacité suffisante d’intervention, et parfois plus la légitimité démocratique pour le faire. Elles ne se sont, en outre, jamais dotées de capacité de prévention. 

Parallèlement à ce constat, le champ d'action de l'Organisation internationale de la Francophonie a profondément évolué en quarante ans. Il a très largement dépassé la mission de stricte promotion de la langue pour s’étendre, notamment, à la promotion de l’État de droit et des droits de l’Homme.

C’est ce qu’a d’ailleurs rappelé Madame la Secrétaire générale devant le Conseil des droits de l'Homme des Nations unies, en évoquant la défense du socle de valeurs humaines fondamentales - dont celle de tolérance ‑ que nous partageons.

Comme j’ai déjà eu l’occasion de le préciser à de nombreuses reprises, dont encore tout récemment encore lors de mes rencontres avec les présidents du Sénégal et du Burkina Fasso, c’est dans ce contexte que plusieurs des institutions constitutives de la Francophonie veulent contribuer à la constitution d’un large espace de prévention.

Il est donc normal et il est essentiel que la Francophonie joue un rôle majeur, en appelant à une nouvelle réflexion dans l’approche de la lutte contre ce fléau. 

Cette réflexion avait déjà été lancée lors du Sommet de Dakar, en novembre 2014, et l’intention est véritablement de la mener à bien. 

Madame Jean a ainsi souligné, le 8 avril dernier, à Genève, combien il était urgent que la lutte contre le terrorisme et l’extrémisme violent aille bien au-delà de l’approche sécuritaire, pour mettre aussi l’accent sur une action de prévention multidimensionnelle.

Une action de prévention se traduisant par des initiatives en faveur du développement, de l’éducation et de la formation, de la culture démocratique, de l’État de droit et des droits humains, ainsi que de la résolution des crises et conflits.

C’est dans ce cadre que la Francophonie organise cette conférence internationale visant à développer « une approche francophone intégrée » dans cette « lutte contre le terrorisme » qui implique la « prévention de la radicalisation ». Qu’il me soit donc permis de remercier une nouvelle fois ceux qui ont rendu cette conférence possible.

Et je suis convaincu que le prochain Sommet, prévu à Madagascar fin novembre, sera l’occasion de réaffirmer ces valeurs et d’engager pleinement l’espace francophone dans le combat contre le terrorisme.

Enfin, je pense qu’il n’est pas nécessaire de préciser pour conclure que la Fédération Wallonie-Bruxelles sera partie prenante des initiatives qui seront déployées par l’OIF, en plein accord avec ces valeurs que nous partageons.

Je me plais à le dire, la Fédération Wallonie-Bruxelles entend plus que jamais s’affirmer pour ce qu’elle est :

  • un espace démocratique francophone où prévaut le respect des droits humains et où l’on condamne le racisme et le négationnisme ;
  • un espace où l’on promeut une citoyenneté critique et responsable ;
  • un espace de tolérance et d’ouverture à d’autres cultures ;
  • et un espace de promotion de la confiance en soi et de soutien à l’épanouissement individuel, offrant des chances égales d’émancipation sociale.

Autant d’éléments qui nous placent en première ligne pour répondre aux défis du vivre ensemble.

C’est dans cet esprit que nous souhaitons partager, avec tous les membres de l’OIF, l’expérience de notre Gouvernement qui, dès janvier 2015, a mis en œuvre un plan d’actions et d’initiatives visant à prévenir le radicalisme violent.

Ce plan a déjà suscité une série d’actions transversales, comme la création d’un « Réseau anti-radicalisme » (RAR), la mise sur pied d’un Institut de formation pour les cadres musulmans, la dispense de centaines de modules de formation à destination de nos acteurs clefs ‑ enseignants, moniteurs sportifs, éducateurs… ‑, la diffusion de la pièce « Djihad », qui a été vue par plus de 40 000 personnes, ou encore la mise en œuvre de cours de citoyenneté dans les prisons depuis le début de cette année.

Mesdames, Messieurs,

Pour conclure d’un mot, je dirais que notre responsabilité – d’homme politique, d’intellectuel, d’artiste, d’acteur social ou de citoyen ‑ est de construire et de propager ce récit sur la richesse de la diversité face à la simplicité de la propagande terroriste.

Et de le faire en restant intransigeant sur nos valeurs communes qui sont le fondement de cette société qui, justement, se veut ouverte à tous.

Cela implique notamment de reconnaître la complexité des solutions à mettre en place ; une complexité qui dépasse de loin le simple renforcement des mesures de sécurité.

Voici pourquoi je terminerai en reprenant les paroles de Kofi Annan qui, voici quinze ans déjà, déclarait à la tribune de l’Assemblée générale de l’ONU :

« La seule voie qui offre quelque espoir d'un avenir meilleur pour toute l'humanité est celle de la coopération et du partenariat ».

C’est la voie que nous entendons suivre au sein de la famille francophone, en nous y engageant, tous ensemble, résolument, avec la force invincible de la solidarité qui nous unit et nous fait avancer dans le sens du progrès.

Je vous remercie.